Guillaume Rozenberg, né en 1972, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique depuis 2004, poursuit des recherches dans le domaine de
l’anthropologie du fait religieux. Ses travaux portent sur les figures de
la sainteté bouddhique et les cultes afférents dans la
Birmanie contemporaine. La démarche s’accompagne d’
une interrogation critique sur les approches du bouddhisme du Theravāda — tant dans sa version dite "primitive" que dans sa configuration birmane — en vue d’envisager autrement cette religion.
Une trilogie birmane :
LE "CYCLE DE L'EXTRAORDINAIRE"
Esprit du projet
Les recherches menées depuis 1997 sur les figures de la sainteté bouddhique et les cultes afférents dans la Birmanie contemporaine constituent la matière d’un projet ethnologique de longue haleine, "le cycle de l’extraordinaire", qui devrait compter trois tomes au moins (plus un certain nombre d’articles complémentaires). Ce cycle ambitionne de donner à voir et à penser, au sein des expressions multiples du bouddhisme birman, quelques-unes de ses manifestations parmi les plus saisissantes, qu’elles relèvent du phénoménal, du surnaturel, de l’incroyable ou de l’étrange, voire de tout cela à la fois, pour les Birmans comme pour l’ethnologue. L’accession d’un individu à un état comme la sainteté, l’apparition en chair et en os d’êtres théoriquement invisibles, le fait d’être possédé par une entité invisible ou de devenir son relais humain représentent autant d’occurrences, parmi d’autres, de cet extraordinaire. Il s’agit de placer de telles manifestations au point de départ d’une réflexion sur ce qui produit et définit l’ordre et l’expérience du religieux.
Un projet en trois livres, peut-être quatre…
Le premier tome du "cycle de l’extraordinaire", paru en 2005, s’efforce de montrer comment, dans la société birmane contemporaine, un individu accède au statut de saint, par la reconnaissance sociale de sa perfection spirituelle et de sa possession de pouvoirs surnaturels. Les deux tomes suivants (achevé pour l’un, en projet pour l’autre) sont consacrés à une figure de la sainteté alternative à la figure du saint accompli, la figure du
weikza ou "superhomme ", et aux modalités diverses de sa réalisation sociale. S’il y avait lieu, un quatrième et dernier tome reviendrait de manière synthétique sur l’ensemble des problèmes théoriques relatifs à l’anthropologie du fait religieux en général et à l’anthropologie du bouddhisme en particulier, tels qu’amène à les penser l’étude des figures de la sainteté et des cultes afférents dans la Birmanie contemporaine.
• Tome I :
Renoncement et puissance. La quête de la sainteté dans la Birmanie contemporaine.(Genève, Éditions Olizane, 2005, 295p.)
Renunciation and Power. The Quest for Sainthood in Contemporary Burma. (New Haven, Yale Southeast Asia Studies, Monograph 59, 2010,180p.)[version révisée, abrégée et réorganisée de l’ouvrage en français - Traduit par Jessica Hackett]
Le saint bouddhique (
arahant en pāli, qui donne
yahanda en birman) a souvent été caractérisé avant tout par son renoncement au monde, par son détachement des affaires de la société. Or les aspirants à la sainteté dans la Birmanie contemporaine, en règle générale des moines qui partent s’installer dans un lieu de "forêt" (
taw, hors des espaces habités), donnent à voir un type de figure spirituelle dont le renoncement absolu se combine, paradoxalement, avec un fort investissement dans le monde. À partir de l’étude de la trajectoire et des activités de huit moines vivants, l’ouvrage vise à rendre compte de cet apparent paradoxe de la sainteté bouddhique en Birmanie, et par là à comprendre ce qui fait le saint dans cette société.
Le problème est attaqué sous trois angles principaux. Par l'examen, en premier lieu, des éléments constitutifs d'une idéologie de la sainteté qui valorise simultanément renoncement absolu (départ dans la forêt) et maîtrise sur le monde (possession de pouvoirs surnaturels). Par l'étude, ensuite, de trois types d'activités — prédiction, redistribution et construction d'édifices religieux — au travers desquels un personnage fait la démonstration à la fois de son degré élevé d'accomplissement spirituel et de sa puissance, et qui lui permettent donc de manifester sa sainteté, de l'inscrire dans le paysage social et même physique. Par l'analyse, enfin, de la relation spécifique qui se noue entre l'Etat et les aspirants saints : cette relation, marquée par une relative complémentarité, comporte aussi une certaine ambivalence, le saint homme tendant à assimiler dans sa personne les deux figures théoriquement distinctes du moine et du souverain.
Une logique essentielle se dégage en définitive du phénomène de la sainteté en contexte birman, quel que soit l'angle sous lequel il est observé : non pas l’opposition mais bien plutôt la complémentarité et l'articulation — non dénuées de tensions et de contradictions — entre renoncement au monde et engagement dans le monde, entre détachement et puissance. Le paradoxe des deux visages de la sainteté n'est, tout compte fait, qu'apparent.
• Tome II :
Les Immortels. Visages de l’incroyable en Birmanie
(en préparation)
À la suite d’une distinction que le tome I a permis d’établir entre deux figures de la sainteté dans le bouddhisme birman, le saint accompli (
yahanda) d’une part, le "superhomme" (
weikza) de l’autre, le tome II envisage un des modes de réalisation sociale de la seconde figure au travers d’une enquête sur un culte dédié à un groupe de quatre "superhommes".
Le "superhomme" ou
weikza, figure propre au bouddhisme birman, est un humain qui a acquis des facultés extraordinaires, dont une relative immortalité qui lui garantit d’assister à terme au prêche d’un bouddha ; il parviendra alors à la pleine perfection spirituelle, assurance de son accession au nirvana. Lorsqu'un individu a atteint l’état de
weikza, il ne meurt pas, il "sort" pour aller résider dans un lieu invisible réservé aux êtres de sa qualité, où il demeure au seuil de la délivrance, dans l’attente du prêche d’un bouddha. Outre réaliser son but propre — l’accession au nirvana — un
weikza a vocation à protéger et propager la religion bouddhique, à soutenir les fidèles. Une fois "sorti", il peut rentrer en relation avec les humains ordinaires afin de travailler au salut collectif. Cela, précisément, fait contraste avec le saint accompli, lequel, à son décès, rompt complètement avec le monde. Un
weikza communique avec les humains ordinaires par différentes voies possibles, notamment par la voie de la possession. Quel que soit son mode de communication, un
weikza remplit les mêmes fonctions : grâce à ses facultés extraordinaires, il agit à la fois comme pourvoyeur de bienfaits (succès, richesse, fécondité) et comme redresseur d’infortune (guérison de maladies, solution à des déboires personnels), en même temps qu’il aiguille et guide les fidèles sur la voie du nirvana. Il existe en Birmanie d’innombrables cultes dédiés à un ou plusieurs
weikza.
L’un de ces cultes, en activité depuis 1952, est devenu célèbre en raison d’une spécificité remarquable : les quatre
weikza qui en sont l’objet ne se contentent pas de posséder le médium qu’ils se sont choisi, ils apparaissent aussi régulièrement en chair et en os dans un monastère où des fidèles se pressent de tout le pays pour leur rendre hommage. Le tome II du "cycle de l’extraordinaire" s’attache à décrire ce culte sous toutes ses coutures et à en saisir les multiples ressorts. Porté par un schème narratif qui prend certaines libertés avec les conventions d’écriture universitaires, le propos se veut résolument monographique. Il ne s’agit pas, au contraire du tome I, d’un ouvrage à thèse, ordonné en fonction d’une démonstration générale. Plutôt, le but est d’explorer dans le détail une manifestation emblématique du phénomène des
weikza afin de commencer à éclairer ce phénomène.
L’ouvrage est ainsi divisé en cinq parties qui correspondent chacune à une facette du culte considéré : la première partie examine les modalités de l’adhésion des individus au culte, notamment leur attitude face aux insolites apparitions en chair et en os des quatre
weikza ; la seconde se penche sur les représentations et les pratiques de ceux qui sont devenus les disciples du culte ; la troisième s’intéresse à l’histoire et à la personnalité sociale du médium à l’origine du culte ; la quatrième se concentre sur le développement d’un groupe distinct au sein du culte, groupe centré sur l’acquisition d’un pouvoir d’invulnérabilité ; la cinquième, enfin, décrypte la cérémonie phare du culte, l’épreuve du feu, cérémonie de prolongation de l’existence qui permet à chaque
weikza de dépasser les mille années d’existence, durée de vie maximale qui lui est normalement impartie selon la théorie en vigueur dans le culte. Chemin faisant, le propos déborde à plusieurs reprises de l’ethnologie du bouddhisme birman pour toucher à des questions théoriques qui intéressent l’anthropologie du fait religieux, telles la question du "croire" ou la question de la possession.
• Tome III
(en projet)
Après l’achèvement des
Immortels, le "cycle de l’extraordinaire" se poursuivra avec un troisième tome, qui abordera une expression différente du phénomène des
weikza, dans la pratique de l’exorcisme.
Parallèlement à la possession (avec les cultes qui en découlent, comme le culte des quatre
weikza sujet du tome II), existe un autre mode de réalisation sociale de la figure du
weikza: les groupes spécialisés dans la pratique de l’exorcisme. Ces groupes, qui seraient plus d’une centaine au dire des Birmans, présentent un même scénario de fondation. Ils ont pour origine la prétention d’un individu à avoir été désigné par un ou plusieurs
weikza afin d’officier comme leur mandataire humain, avec une mission précise : sauver les personnes souffrant d’un maléfice (c’est-à-dire victimes d’une attaque par une entité invisible ou par un sorcier). L’élu des
weikza se voit ainsi pourvu par ceux-ci de la faculté de rompre les maléfices. Cet élu commence à pratiquer son art. Son succès fait des émules à qui il peut transmettre le pouvoir d’exorciser, par le biais d’une procédure d’initiation. Ces disciples, à leur tour, en initient d’autres, et un groupe spécialisé dans la pratique de l’exorcisme voit le jour, qui se dote bientôt d’un nom spécifique. Les groupes les plus importants comptent jusqu’à plusieurs milliers ou dizaines de milliers de membres.
Le tome III du "cycle de l’extraordinaire" portera sur l’un des principaux groupes d’exorcistes du pays, le groupe Shweyingyaw, fondé au début du vingtième siècle sous l’impulsion d’un homme affirmant avoir été choisi par deux
weikza, Bodaw Aye et Bodaw Pyu. L’ouvrage tentera de reconstituer l’histoire du groupe depuis sa fondation, de pénétrer le processus complexe d’initiation qui permet d’en devenir membre et de décrire les modalités de l’exorcisme tel qu’il est pratiqué par des officiants initiés en son sein.
Direction de publications collectives
Des expériences du surnaturel
Co-direction avec Jean-Pierre Albert
Numéro thématique des
Archives de sciences sociales des religions, n° 145, janvier-mars 2009.
L’enchaînement des appartenances. Être Phounoy et Laotien, Drung et Chinois,Sud-Bantenois et Indonésien, Arakanais et Birman
Dossier thématique paru dans la revue
Moussons. Recherche en sciences humaines sur l'Asie du Sud-Est, n°8, 2005.
Articles
NB : les articles marqués d’un astérisque sont en grande partie repris dans un des tomes du "cycle de l’extraordinaire".
2010 - "Trancher pour mieux nouer. De quelques formules d’apparentement et d’affranchissement d’un renonçant au monde birman",
Moines et moniales de par le monde. La vie monastique au miroir de la parenté, Adeline Herrou et Gisèle Krauskopff (dirs), Paris : L’Harmattan (Collection Religion et Sciences Humaines), pp.253-268.
2009 - "How ‘the Generals’ Think? Gustaaf Houtman and the Enigma of the Burmese Military Regime",
Aséanie. Sciences humaines en Asie du Sud-Est, n° 24, décembre, pp.11-31.
2009 - "L’invraisemblance du surnaturel. Fiction et réalité dans un culte bouddhique birman",
Archives de sciences sociales des religions, n° 145, janvier-mars, pp.129-146.
2009 - "Des expériences du surnaturel. Argument" (co-écrit avec Jean-Pierre Albert),
Archives de sciences sociales des religions, n° 145, janvier-mars, pp.9-14.
2009 - "La singulière défaite de l’anthropologie" (à propos de l’ouvrage de Charles J.-H. Macdonald,
Uncultural Behavior. An Anthropological Investigation of Suicide in the Southern Philippines, 2007),
L'Homme. Revue française d'anthropologie, n° 189, janvier-mars, pp.243-252.
2008 - "Être Birman, c'est être bouddhiste...",
Birmanie contemporaine, Gabriel Defert (dir.), Bangkok et Paris : Irasec / Les Indes savantes, 2008, pp.29-52.
2007 - "Le saint qui ne voulait pas mourir. Hommage à Robert Hertz",
L'Homme. Revue française d'anthropologie, n° 182, avril-juin, pp.97-130.
2005 - "Présentation", introduction au dossier "L'enchaînement des appartenances. Être Phounoy et Laotien, Drung et Chinois, Sud-Bantenois et Indonésien, Arakanais et Birman",
Moussons. Recherche en sciences humaines sur l'Asie du Sud-Est, n° 8, pp.29-34.
2005 - "Anthropology and the Buddhological Imagination: Reconstructing the Invisible Life of Texts",
Aséanie. Sciences humaines en Asie du Sud-Est, n° 16, décembre, pp.41-60.
*2005 - "The Cheaters. Journey to the Land of the Lottery",
Burma at the Turn of the 21rst Century, Monique Skidmore (dir.), Honolulu : University of Hawai'i Press, pp. 19-40.
*2004 - "How Giving Sanctifies: The Birthday of Thamanya Hsayadaw in Burma",
Journal of the Royal Anthropological Institute, volume 10, n° 3, pp.495-515.
2002 - "Végétarisme et sainteté dans le bouddhisme du Theravāda. Pour une relecture des sources anciennes à la lumière de la réalité contemporaine",
Archives de Sciences sociales des Religions, n° 120, octobre décembre, pp.5-31.
*2002 - "Les moines entrepreneurs : renoncement et action sur le monde dans la quête de la sainteté bouddhique en Birmanie",
Aséanie, n° 10, décembre, 2002, pp.39-64.
Autres publications
2003 - "Un pèlerinage", traduction et édition d'une nouvelle birmane de U Hpo Kya (1937), en collaboration avec Tin Tin Htar Myint,
Europe, n° 889, mai, pp.263-274
2000 -
Inventaire des thèses françaises relatives à l'Asie du Sud-Est, 1990-2000, Paris : Association Française pour la Recherche sur l'Asie du Sud-Est (279 p.).
2000 - "Petit annuaire des études birmanes en France",
La Lettre de l'Afrase, n° 53, mars, pp.11-17.
Film
2002 -
Thamanya, un espoir pour la Birmanie, film de 52 minutes réalisé en collaboration avec Arthur Morgane et Frédéric Lossignol, Coproduction Grenade Productions, CNRS Images/media et Cityzen TV.
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